Sélection sourcée de citations de la femme de lettres française Marguerite Yourcenar au sujet des animaux.
Lettre à Lise Deharme (1957)
Marguerite Yourcenar (1903 – 1987) est une femme de lettres française dont l’œuvre embrasse le roman, la nouvelle, la poésie, la traduction, l’essai et la critique littéraire 1. Première femme élue membre de l’Académie française en 1980, elle est également la première autrice publiée de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1982.
À l’été 1957, elle découvre dans Le Monde du 3 août une recension de « … et la bête » 2. Publié quelques mois plus tôt aux éditions Fasquelle, ce pamphlet de la femme de lettres et muse surréaliste Lise Deharme 3 propose une critique des relations que les sociétés humaines entretiennent avec les animaux, qu’ils soient domestiques, exploités ou libres 4. L’ouvrage conteste la conviction humaine persistante que « les animaux sont ses inférieurs », présupposé dont l’abandon menacerait de nombreux privilèges.
L’ouvrage développe l’idée que la violence exercée par les humains contre les animaux n’est ni naturelle ni anodine et qu’elle constitue l’une des dimensions les plus profondes de la brutalité humaine. En renversant la perspective habituelle, Deharme suggère que la véritable « bête » n’est pas l’animal, mais souvent l’être humain lui-même. Elle met en cause la prétention de l’homme à disposer d’un droit absolu sur les autres espèces et souligne la contradiction d’une société qui se prétend civilisée tout en tolérant la cruauté envers les animaux.
Yourcenar demande à son éditeur de lui faire parvenir un exemplaire du livre et, le 7 août 1957, adresse une lettre dactylographiée à Lise Deharme 5 dans laquelle elle salue son courage d’avoir osé aborder la souffrance animale : « Avant même de l’avoir lu, je vous félicite d’avoir eu le courage de traiter ce sujet (il en est peu de plus graves) et de dédaigner d’avance le reproche de sentimentalité que les sots ne manqueront pas de vous adresser ».
Elle ajoute : « On ne dira jamais assez que l’exploitation illimitée de l’animal par l’homme, le libre exercice de sa brutalité, de son sadisme, ou (ce qui est peut-être pis encore) de son épaisse indifférence à l’égard de ces êtres engagés comme lui dans l’aventure d’exister est une des formes du mal ; et c’est une forme qu’aucune religion, aucune morale (du moins dans notre Occident) n’a eu le courage de dénoncer ni même de regarder en face ».
La lettre évoque ensuite des scènes de braconnage observées sur l’île américaine de Mount Desert, où elle réside alors. Yourcenar y décrit des cerfs attirés par les phares des automobiles avant d’être abattus, et s’indigne : « Il est stupéfiant que des êtres humains destinés eux-mêmes à souffrir et à mourir puissent être ainsi obtusement indifférents à l’épouvante, à la douleur, à l’humble désespoir de créatures traquées et suppliciées comme eux-mêmes le seront peut-être un jour ». Elle conclut par cette phrase célèbre qui rappelle que l’habitude de la violence envers les animaux nourrit également la violence entre les êtres humains : « L’homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire pour l’homme, tant qu’il continuera à apprendre sur la bête son métier de bourreau ».
L’homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire pour l’homme, tant qu’il continuera à apprendre sur la bête son métier de bourreau.
Marguerite Yourcenar, Lettre à Lise Deharme (1957)
Consulter la lettre envoyée par Marguerite Yourcenar à Lise Deharme le 7 août 1957.
Notes et références
- Société Internationale d’Études Yourcenariennes, Biographie repères, Yourcenar, Marguerite (1903-1987) [archive].
- Le Monde, …ET LA BÊTE, de Mme Lise Deharme, 3 août 1957 [archive].
- Gallica, Lise Deharme, … et la bête, Fasquelle, 1957.
- On y retrouve de nombreuses critiques explicites de la domination humaine sur les animaux, des zoos qui « donnent aux bêtes bondissantes d’ignobles — d’inutiles maladies d’hommes » (p. 35) aux animaux d’élevage, innocents exutoires de nos frustrations : « Un troupeau de vaches marche paisiblement vers Paris pour aller se faire tuer aux abattoirs. Le convoyeur, un jeune gars de vingt ans, pris soudain d’un désir de vengeance et n’osant pas l’exercer sur d’autres — maîtresse, maître, parents, enfants — se précipite sur une des vaches et lui fracasse le crâne d’un coup de bâton » ( p. 49).
- En plus de l’édition originale, cette lettre à Lise Deharme est reproduite pp. 165-167 dans l’anthologie de lettres de Marguerite Yourcenar « Lettres à ses amis et quelques autres » publiée chez Gallimard en 1995.
