Paru dans un des principaux journaux anglais, cet article questionne la moralité de l’exploitation animale et insiste sur la rationalité des raisons de s’y opposer. Il a été l’un des déclencheurs du renouveau contemporain du mouvement des droits des animaux.
Merci à Kate Levey, fille de Brigid Brophy, pour nos échanges.
Contexte
Au cours des années 1960 et 1970, le Royaume-Uni constitue l’un des principaux foyers du renouveau de la réflexion et de la mobilisation en faveur des animaux 1. Cette période est marquée à la fois par l’émergence de nouvelles formes de militantisme et par le développement d’une littérature critique consacrée aux relations entre les humains et les animaux.
Sur le terrain, la colère gronde contre la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals (RSPCA), jugée incapable d’obtenir l’interdiction des combats d’animaux. Dans ce contexte, la création de la Hunt Saboteurs Association en 1963 contribue à populariser des formes d’action directe visant à perturber les activités de chasse, notamment la chasse au cerf et au renard.
Parallèlement, plusieurs publications jouent un rôle déterminant dans la structuration intellectuelle du mouvement. En 1964, Ruth Harrison publie « Animal Machines », une enquête critique consacrée aux conditions d’élevage dans les élevages intensifs et, l’année suivante, l’écrivaine Brigid Brophy publie l’article « The Rights of Animals », qui plaide en faveur d’une reconnaissance des intérêts et des droits des animaux.
The Rights of Animals
Le 10 octobre 1965, le Sunday Times (historiquement plutôt conservateur) inaugure une nouvelle rubrique intitulée « Minority View » (Points de vue minoritaires), destinée à accueillir des contributions défendant des positions peu représentées dans le débat public. Le premier texte de cette série est confié à Brigid Brophy (1929 – 1995) 2, romancière, essayiste et critique littéraire britannique connue pour son œuvre et son engagement en faveur de réformes sociales progressistes.
Intitulé « The Rights of Animals » (Les droits des animaux), ce long article constitue l’une des premières défenses systématiques de la cause animale publiées dans un grand quotidien britannique. Brophy y aborde la question de l’exploitation des animaux sous l’angle de la rationalité morale, affirmant que la validité d’une position dépend de sa cohérence argumentative plutôt que du nombre de ses partisans 3.
À partir de ce principe, elle examine plusieurs pratiques encore largement répandues, notamment la consommation de viande, la chasse et la vivisection, et en critique les justifications traditionnelles. Elle soutient ainsi que l’appartenance à l’espèce humaine ne constitue pas, à elle seule, un fondement moral suffisant pour légitimer l’exploitation des autres animaux et appelle à une réévaluation des obligations éthiques des êtres humains à leur égard 4.
Le Groupe d’Oxford
Au-delà de l’audience rencontrée par cet article dans certains milieux intellectuels britanniques, Brigid Brophy contribuera à la formation du Groupe d’Oxford en 1969, à l’origine de plusieurs publications marquantes dans le développement de la réflexion philosophique sur la condition animale.
La plus triste et la plus inepte des superstitions au nom desquelles nous sacrifions des animaux est notre conviction qu’en les tuant nous vivons, d’une certaine manière, plus pleinement.
Brigid Brophy, The Rights of Animals, The Sunday Times, 10 octobre 1965 5
Il nous semble incroyable que les philosophes grecs aient examiné si profondément la question du bien et du mal et n’aient jamais remarqué l’immoralité de l’esclavage. Peut-être que dans trois mille ans, il semblera tout aussi incroyable que nous n’ayons pas remarqué l’immoralité de notre oppression des animaux.
Brigid Brophy, The Rights of Animals, The Sunday Times, 10 octobre 1965 6
Consulter une reproduction de l’article « The Rights of Animals ».
Notes et références
- Richard D. Ryder, Animal Revolution: Changing Attitudes Towards Speciesism, 1989.
- Canning, Richard and Kimber, Gerri. Brigid Brophy: Avant-Garde Writer, Critic, Activist, Edinburgh: Edinburgh University Press, 2020. https://doi.org/10.1515/9781474462686
- Elle écrit que « The test of a view is its rationality, not the number of people who endorse it ».
- Brigid Brophy, The Rights of Animals, Sunday Times, 10 octobre 1965.
- Texte original : « The saddest and silliest of the superstitions to which we sacrifice animals is our belief that by killing them we ourselves somehow live more fully ».
- Texte original : « To us it seems incredible that the Greek philosophers should have scanned so deep into right and wrong and yet never noticed the immorality of slavery. Perhaps three thousand years from now it will seem equally incredible that we do not notice the immorality of our oppression of animals ».
