26 février 1906 – Publication de « La jungle » de Upton Sinclair

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Ce roman de l’écrivain Upton Sinclair a eu un impact retentissant sur la perception des abattoirs par le grand public. Sa publication a déclenché de vives critiques de l’élevage industriel et la mise en place de contrôles gouvernementaux de l’industrie de la viande.

Présentation

Upton Sinclair (1878-1968) était un romancier et journaliste américain engagé dans la dénonciation des inégalités. À travers l’histoire d’une famille lituanienne venue chercher l’Eldorado américain, il dévoile dans « La jungle » les terribles conditions de vie et de travail des ouvriers d’Europe de l’Est installés à Chicago à l’orée du XXe siècle. Il y décrit la lutte quotidienne contre la pauvreté, la brutalité du travail industriel, la corruption des institutions et les multiples formes d’exploitation sociale. Alcoolisme, prostitution et misère jalonnent le récit d’un monde dominé par une logique économique implacable.

À sa parution, le livre provoqua un scandale d’une ampleur telle que Theodore Roosevelt, alors président des États-Unis, fut contraint de prendre position et d’engager d’importantes réformes. Pourtant, si scandale il y eut, il ne se produisit pas exactement là où Sinclair l’attendait. Et pour cause, malgré les difficultés de la condition ouvrière que l’auteur entendait dénoncer, les exploités de La jungle ne sont pas des ouvriers comme les autres : ce sont des ouvriers d’abattoirs.

La jungle est d’abord paru en feuilleton entre le 25 février 1905 et le 4 novembre 1905 dans le journal socialiste Appeal to Reason avant d’être publié en volume en 1906 1. Tiré à plusieurs millions d’exemplaires, il a été traduit en une trentaine de langues.

J’ai visé le cœur du public et, par accident, je l’ai touché à l’estomac.

Upton Sinclair, Cosmopolitan, 31 octobre 1906 2

La jungle

Le roman suit le parcours de Jurgis Rudkus et de sa famille qui quittent leur Lituanie natale pour s’installer à Chicago. Dans le quartier des abattoirs de Union Stock Yards, ouvert en 1865, hommes, femmes et enfants trouvent du travail au sein de l’entreprise fictive Durham and Company.

Jurgis y accepte le poste particulièrement dur de ramasseur de tripes 3. Pris au piège de salaires dérisoires et d’un crédit à rembourser, les membres de la famille Rudkus doivent supporter des cadences infernales et des journées de quatorze à seize heures. Les bâtiments sont glacials l’hiver, la température pouvant descendre jusqu’à -30 degrés, et les accidents (membres gelés, mutilations, intoxications, etc.) y sont quotidiens. La « jungle » dont il est question ici n’est pas une nature sauvage, mais une jungle urbaine et industrielle impitoyable. Dans cet univers dominé par la logique du profit, les ouvriers immigrés sont victimes d’un système d’exploitation total qui englouti à la fois les humains et les animaux.

Ces terribles conditions de travail servent un but tout aussi épouvantable : un massacre industriel, méthodique, perpétré « hors de la vue et de la mémoire ».

Ce processus était si méthodique qu’il en était fascinant. On assistait à la fabrication mécanique, mathématique de la viande de porc. Pourtant, les personnes les plus terre à terre ne pouvaient s’empêcher d’avoir une pensée pour ces cochons, qui venaient là en toute innocence, en toute confiance.

Upton Sinclair, La jungle, 1906

Impact social et politique

Lors de la publication du roman, l’opinion publique se montra particulièrement sensible à l’exposé des conditions d’hygiène déplorables et la cruauté insoutenable avec laquelle les animaux étaient traités 4. Avant l’abattage, rien n’est prévu pour diminuer la souffrance des animaux. Après l’abattage, la viande que les ouvriers désossent, découpent et mettent en conserve côtoie souvent de la viande avariée et contaminée qui sera traitée chimiquement et vendue au public ou consommée par les ouvriers eux-mêmes. Même le lait en poudre à destination des nourrissons est frelaté.

Il est rare qu’une œuvre de fiction produise des effets aussi tangibles sur la réalité. Le président des États-Unis Theodore Roosevelt, pourtant hostile à Sinclair en raison de ses positions socialistes 5, se dit profondément choqué par l’absence de réglementation en matière d’hygiène et de santé et ordonne une enquête sur les installations de conditionnement de la viande à Chicago. Celle-ci confirmera la plupart des faits décrits dans le roman 6.

Cette enquête conduisit à l’adoption de deux lois majeures dans les mois qui suivirent : la Loi sur l’inspection des viandes (Meat Inspection Act) 7 et la Loi sur la qualité des aliments et des médicaments (Pure Food and Drug Act) 8, une des premières grandes lois de protection des consommateurs, visant à empêcher la production, la vente et le transport de denrées alimentaires falsifiées ou portant un étiquetage mensonger. Toutefois, malgré ces avancées en matière de santé publiques et de régulation de l’industrie alimentaire, aucune loi ne fut adoptée pour améliorer les conditions de travail et protéger la vie des ouvriers. Ni celle des animaux.

On ne pouvait demeurer longtemps devant ce spectacle sans être porté à philosopher, à y voir des symboles et des métaphores, à entendre dans les cris de ces porcs la plainte déchirante de l’univers. Pouvait-on croire qu’il n’y eût nulle part sur terre ou dans le ciel un paradis où les cochons seraient payés de toutes leurs souffrances ? Chacun d’entre eux était un être à part entière. Il y en avait des blancs, des noirs, des bruns, des tachetés, des vieux et des jeunes. Certains étaient efflanqués, d’autres monstrueusement gros. Mais ils jouissaient tous d’une individualité, d’une volonté propre ; tous portaient un espoir, un désir dans le cœur. Ils étaient sûrs d’eux-mêmes et de leur importance. Ils étaient pleins de dignité.

Upton Sinclair, La jungle, 1906

Notes et références

  1. Alan Brinkley, The Unfinished Nation, McGrawHill, 2010 (ISBN 978-0-07-338552-5), chap. 17 : Industrial Supremacy).
  2. « I aimed at the public’s heart and by accident I hit it in the stomach », Upton Sinclair, Cosmopolitan, vol. 41, 31 octobre 1906, What Life Means to Me, p. 591-595.
  3. En anglais : « shoveler of guts ».
  4. Les descriptions s’appuient sur une enquête menée sur le terrain par l’auteur en octobre 1904, pour le compte du journal Appeal to Reason. Jacques Cabau, La Prairie perdue : Histoire du roman américain, Seuil, coll. « Points essais », 1981, cité en préface de Upton Sinclair (trad. de l’anglais par Anne Jayez et Gérard Dallez), La Jungle : roman, Mémoire du livre, 2003, 547 p. (ISBN 2-913867-48-0), p. 23.
  5. Les positions de Sinclair lui avait valu d’être qualifié de « cinglé » (crackpot) par le président Theodore Roosevelt. Oursler, Fulton (1964), Behold This Dreamer!, Boston: Little, Brown, p. 417.
  6. Jane Jacobs, « Introduction à The Jungle, Modern Librairy, ISBN 0-8129-7623-1.
  7. Le Meat Inspection Act interdit la falsification ou le mauvais marquage de la viande et des produits carnés vendus comme aliments et qui garantit que les animaux sont abattus et transformés dans des conditions sanitaires strictement réglementées.
  8. L’application de cette loi a été confiée au Bureau de la chimie (Bureau of Chemistry) créé quelques années auparavant par le ministère américain de l’agriculture. En 1927, le Bureau of Chemistry devient la Food, Drug, and Insecticide Organization puis, en 1930, la Food and Drug Administration encore en activité aujourd’hui. Food and Drug Administration. “Bureau of Chemistry Drug Laboratory,” n.d. USDA Bureau of Chemistry Photograph Collection, Box 1. Science History Institute. Philadelphia. https://digital.sciencehistory.org/works/v118rd93d.